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11 juin 2015 4 11 /06 /juin /2015 22:05


LES ÉDITIONS LA PASSE DU VENT
AU 33ᵉ MARCHÉ DE LA POÉSIE
STAND 210
DU 10 AU 14 JUIN - PLACE SAINT-SULPICE, PARI
S 6ᵉ


Venez découvrir nos nouveautés et rencontrer nos auteurs sur notre stand 210,
au 33ᵉ Marché de la Poésie, du 10 au 14 juin place St Sulpice (Paris 6e) ! GRATUIT.

En signatures sur notre stand 210 :

Jean-Michel PLATIER signera Quarantaines
samedi 13 juin de 14h à 16h
dimanche 14 juin de 15h à 16h

Laurent DOUCET signera Au sud de l’Occident
samedi 13/06 de 16h à 18h
dimanche 14/06 de 14h à 15h

Serge PEY signera Table des négociations
samedi 13/06 de 18h à 19h
dimanche 14/06 à 11h30 à 12h30

Jean-Baptiste CABAUD signera Fleurs
vendredi 13/06 de 15h à 16h
samedi 13/06 de 11h30 à 12h30

Christian POIRIER signera Le Bonhomme
samedi 13/06
dimanche 14/06

Michel MÉNACHÉ signera Istanbul. Kilim des sept collines
vendredi 12/06 de 17h à 19h
samedi 13/06 de 17h à 18h
dimanche 14/06 de 16h à 17h.

Frédérick HOUDAER signera Engeances
vendredi 12/06 de 16h à 17h

Raphaël MONTICELLI signera Mer intérieure
tous les jours

4 NOUVEAUX TITRES DANS LA COLLECTION POÉSIE !
Des poètes contemporains + une charte graphique moderne
+ un entretetien inédit + un tarif unique : 10 € !

LE MARCHÉ DE LA POÉSIE
Créé il y a plus de 30 ans, le Marché de la Poésie de Paris, installé au coeur de Saint-Germain des Prés, a su s’imposer au fil du temps comme une vitrine de l’édition de poésie où se donnent rendez-vous éditeurs et acheteurs, professionnels du livre, poètes et lecteurs.
Chaque année durant 5 jours de juin, plus de 300 poètes et 500 éditeurs, français et francophones, rencontrent leurs publics sur la Place Saint-Sulpice. L’entrée du Marché est libre et gratuite : on y flâne au gré de ses envies parmi les stands, de livres en livres, de surprises en découvertes, d’achats programmés en coups de coeur inattendus.
Venir au Marché de la Poésie, c’est la certitude de prendre part à une aventure de création, à la vie de l’esprit. En toute liberté.
La Belgique est l'invité d'honneur de cette 33ᵉ édition.

Thierry Renard, poète, responsable littéraire des éditions La passe du vent et directeur de l'Espace Pandora, participera à plusieurs rendez-vous :
- Jeudi 11 juin à 21h : Soir de poésie - lectures et performances poétiques à L'Envol Québécois (30 rue Lacépède, Paris 5ᵉ)
- Vendredi 12 juin à 14h : Journée de formation du Printemps des poètes

Le programme du 33ᵉ Marché de la Poésie

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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 14:33
Madame, Monsieur, chers amis,
je vous invite à découvrir et visiter mon nouveau site d'auteur/écrivain !

jmplatier.wix.com/index

N'hésitez pas à faire passer l'info à vos réseaux, parents, amis et alliés...
Avec mes sincères amitiés,

Jean-Michel

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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 14:11

La parade du paon

 

 

à Pascale Lugrin

 

 

            Je me souviens de mon enfance comme si c’était hier… Comme un témoin ou un cameramen qui aurait fixé pour une trentaine d’années des images en couleur… le noir et blanc avait disparu trois ou quatre années auparavant.

La scène se passe… Pas de lieu, ni de date, je n’ai pas envie de saisir mes personnages qui restent pour la plupart vivant, encore aujourd’hui. Je ne veux pas leur faire du mal, ni les blesser. Mais ils doivent avoir tout oublié.

Je me souviens de mes habits pauvres. Des chaussures trouées, à la fois souliers et basket ; j’en usais autant que le bon dieu peut en bénir. Des trous béants mouillaient les chaussettes à chaque averse. Les pulls avaient aussi cet air vieillot de ceux qui ne manquent de rien dans la vie de tous les jours, mais…

Mais, je ne veux pas parler de moi ; je ne compte pas… Je voulais saisir des instants de cette journée de liberté ; de folie, quand tout aurait pu être possible alors que je n’ai fait que me maintenir dans le rôle d’observateur de la vie, dans cette société d’adolescents d’une journée d’été indien, sans autre souci que de s’amuser, danser, et s’essayer au métier de plaire à l’autre sexe.

Les garçons étaient beaux et brillants, les filles déjà rebelles et plus dégourdies.

L’herbe jaunie était couchée dans les prés et monter les collines coupait le souffle même des sportifs… Des oiseaux ont soudain traversé la vallée, un couple, et leur vol en préparation du grand départ était beau. Elles ne m’ont pas demandé ce que je regardais.

Nous sommes montés à dix-huit dans une deux chevaux… C’est une scène qui est longtemps restée dans les annales locales. Mais à la réflexion, je ne suis pas certain d’avoir grimpé dedans… Ce n’était pas dans mes façons de faire, je redoutais ce qu’auraient pu en dire et ma mère, et mon père… Les peupliers se penchaient comme pour écouter une confidence. Je n’avais pas les mots pour exprimer mes sensations ; je mis encore plusieurs années pour tenter de dire le reflux des émotions… ce mot galvaudé depuis par la télévision et qui aujourd’hui pue…

Le buffet était joyeux et festif, et moi je regardais les filles par en dessous de ma mèche longue, pour cacher ce visage ingrat, mes dents abîmées, et la violence de mes idées folles et justes.

Je me souviens… Une fille m’a invité à danser… ou bien était-ce le jeu de ne laisser personne sur les côtés de la piste ? Ou alors fis-je l’effort surhumain de l’inviter ? Au cirque de la mémoire, les gouffres augmentent chaque année, mais aussi elle se fait plus précise et les souvenirs remontent dans un étranglement de gorge.

J’ai toujours aimé avoir des femmes au cœur de mes bras… Avec l’illusion que je rassure dans des bras forts et leur tête sur ma poitrine, rarement plus haut il est vrai tant ma taille pouvait être considérée comme anormale… Alors que j’aurais voulu qu’elles m’étreignent et bouchent ma bouche pour ne plus m’entendre hurler, en me parlant tout doucement à l’oreille pour me rassurer des douleurs et de la mort qui avait failli m’étouffer…

Elles n’ont jamais compris le message.

C’est à cette époque que je choisis mon camp… pour une histoire de fille. Pour ne pas être de son côté, à elle, pour m’opposer, pour la rejeter et être à la fois plus proche. Mon manichéisme de façade fit qu’elle appartint à la caste que je choisis de fait et de plein gré… J’en ris encore maintenant. De cette manière, je n’ai pas choisi le pire et me suis tenu longtemps éloigné du camp de la haine…

Les années nous ont rattrapé et la peur n’a pas retrouvé son chemin. Les années sont passées et ne se revivront jamais.

Les bouteilles furent ouvertes et c’est, je crois, à cette époque que je me réfugiais systématiquement dans l’alcool que j’aimais bien. Il me donnait l’illusion d’être un autre, plus courageux, plus fort et de fait beaucoup plus intelligent.

 

 

 

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14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 16:12

Industrie

 

 

à Valère Staraselski

 

 

 

JE VOUDRAIS dire la peur… Les miens ont fui la révolte, les exécutions sommaires, les viols des femmes par les marrons… Ils n’ont pu aller que dans la montagne, fuyant les villes, le port… Ils voulaient vivre loin des massacres. Et les mois ont passé, des années peut-être et un bateau a fini par arriver ; les soldats ont débarqué, quelques dizaines, cent… ils ont rétabli l’ordre en tuant, en brûlant les cases, en tirant au canon sur les villages et bien sûr en violant les femmes… Dans une logique toute guerrière. Il a fallu du temps pour oublier, mais les ancêtres sont restés dans la montagne, entre eux. Et cela dure depuis deux siècles et demi… Ils sont maintenant fous, tout roux (rires). Ils sont tous tout fou… Plus personne n’est allé chez eux. Ils règlent leurs affaires, en famille comme on dit.

 

Ma mère est partie, avec ma sœur et moi. Et puis elle nous a rendu… Elle en avait assez de jouer à l’amour maternel. Je comprends, c’est un rôle qui ne doit pas être surjoué, quand on tient à ce rôle… Alors quand on y tient pas… Elle est partie, en avion, loin en Amérique faire la révolution sexuelle. J’espère pour elle qu’elle en a bien profité. On l’a attendue tous les soirs pendant très longtemps, avec ma sœur, au milieu de la tribu de rouquins. C’est là que j’ai appris à boire le rhum… et à fumer. Le tabac, les feuilles, toutes les herbes… à onze ans, j’ai beaucoup plané. La cousine m’a dépucelé à douze, mais c’était pas bien. J’aurais voulu commencer par des blacks. Elles étaient plutôt attachantes les frangines… Mais je venais de la montagne et je crois qu’un atavisme historique engendrait une certaine méfiance à l’égard du petit blanc. Et si on avait survécu il y a si longtemps, c’est que mes ancêtres avaient dû jouer de la machette ou du fusil à pierre…

 

Elle n’est jamais revenue… ou bien je ne m’en souviens pas. Au lycée, à la ville, j’ai été mis très vite de côté, et les filles me fuyaient, avec mes dents sales et jaunies prématurément. Mes boutons purulents ne parlaient pas pour ma défense… Je n’aimais pas me baigner dans les cascades, pas doué pour le sport. Tandis que les gars de ma classe, baraqués, puissants, et virils… En excursion j’ai surpris Sophie sucer le nègre Virgile… J’ai compris là que j’étais disqualifié dans le grand combat pour le sexe. J’ai pratiqué le cinq contre un obstinément… Ils nous avaient chassé dans la montagne et voilà que maintenant ils nous piquaient nos femmes. C’est une valeur historique récurrente que la différenciation entre les races se fonde sur l’appropriation de la gent féminine. Marx avait raison sur ce point… Je ne sais pas si Goebbels avait réfléchi sur la question. L’absence de femmes rend, selon Lovecraft, une société bancale, chargée de prophéties négatives, transformant fondamentalement de fait une société patriarcale, en absence de référents, tout simplement.

 

C’est pourquoi l’anthropologie est une source infinie dans la quête du roman.

 

La philosophie de comptoir ne m’intéresse pas. Je préfère jouer aux cartes dans un bar de campagne en sirotant des Ricard.

 

Je me moque de l’avenir du monde car il n’en a pas.

 

La poésie est une barrière de fumée qui cache les poils des femmes.

 

Un enfant est toujours là où il ne devrait pas être… Telle est la question.

 

Je voulais ne rien faire. Ne rien faire et le dire.

 

J’ai toujours rêvé d’être un excellent musicien, un chanteur qui fasse vibrer les adolescentes. Aujourd’hui je peux dire que j’en suis un, avec les deux facettes réunies dans mon unité bicéphale.

 

La bourgeoisie est un état assez enviable, tant qu’il y aura des bourgeoises à baiser.

 

Je n’aime pas dégrafer mon pantalon devant l’ignorance.

 

Je suis en éternelle quête épistémologique. Je suis un poète épistémologue !

 

Il y a certainement un élément supra-humain, dans l’espace ou dans une autre dimension inconnue, supérieure à l’intelligence.

 

Je me définis comme un philosophe atemporel…

 

C’est indécent de travailler par les temps qui courent…

 

J’aspire à ma liberté et l’évalue à un million et demi de dollars, approximativement…

 

Je serai enterré au cimetière du Montparnasse à côté de Charles… Baudelaire.

 

Je suis blanc et je vous emmerde…

 

En fait, je me rends compte que je suis le nouveau et génial Gainsbourg moderne.

 

J’ai compris le mouvement de la société ; si je deviens « travlingue », je me ferai appeler Céline…

 

Fumer mes clopes en public entre l’annulaire et le majeur, en tordant la gueule : C’est la seule et véritable  ambition littéraire que je me porte.

 

 

 

 

 

 

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8 mai 2010 6 08 /05 /mai /2010 12:54

L’heure du Caudillo

 

 

 

à Francis Vladimir Mérino

 

 

 

JE SAIS que je vais mourir. C’est un pressentiment, sans en être un… C’est idiot ce que je pense… On va tous mourir, mais j’aurais aimé voir la fin du film, mon film, celui qui se déroule depuis 39 ans déjà et dont je suis le héros, sympathique ou pathétique, c’est selon les jours vibrants et lents ou les heures belles ou grises.

Je vois le médecin demain. Je suis persuadé que je vais mourir. Je dois avoir un profond ulcère, ou pire un cancer qui ne tardera pas à devenir généralisé. Le stress est paraît-il le mal du siècle. Il faut dire que je suis pas mal stressé depuis ma naissance, avec les descentes à la maison, les disparitions prolongées de mon père et les silences nerveux de ma mère, qui risque à tout moment d’exploser, de faire un coup d’éclat. Quant à moi, je prépare avec mes frères LE coup d’état. Bientôt.

 

La douleur fut intenable, a duré de longues minutes, d’une violence inouïe. Même eux ont cru que je faisais une crise cardiaque. Ils m’ont alors observé avec l’inquiétude qu’a le regard d’une mère lorsqu’elle voit son enfant lui échapper, ne sachant si la fièvre ou la maladie vont l’emporter sur les résistances de son cher enfant.

Leurs gestes furent pour une fois prévenants. Le plexus était soudain devenu le cœur de mon monde, de ma souffrance. Ce fut comme si un énorme poids brimait tout mouvement, m’empêchant de respirer, alors qu’au bout de trente secondes ma respiration était redevenue continue, presque normale, se fragmentant sans effort particulier. Mes yeux, incrédules devant une fin si proche, les avaient bouleversé et le génie du secrétaire de séance qui me donna un verre d’eau glacé éteignit d’un coup toute douleur, toute souffrance. Ils soufflèrent. Mais immédiatement, je m’aperçus que leurs regards soupçonneux allaient briser cette indicible complicité. Il fallait que je dure afin que j’expie, peut-être un jour devant Lui, le crime du complot. Je respirai à fond et ma fatigue, les yeux fermés pour mieux reprendre mes esprits, les convainquit de cette attaque impromptue.

-         On arrête là pour aujourd’hui, dit l’officier. Qu’on l’emmène à l’infirmerie centrale le faire examiner par le médecin-chef.

L’ordre catégorique fut exécuté dans le quart d’heure qui suivit. J’en avais plus qu’assez de la question, alors que je ne savais rien… ou si peu.

 

J’en voulus, à cet instant précis, un peu à mon père de m’avoir prénommé Vladimir Illich… Mais il ne pouvait pas savoir en 1936 ce que je deviendrais à 39 ans sonnés.

C’est ainsi que je me retrouvai le soir dans le même hôpital que Lui, presque autant surveillé, me dis-je avec un petit sourire. Lui attendait depuis des semaines, autant que moi j’étais pressé de questions ; ils n’étaient pas un, ils étaient cent et je puis affirmer aujourd’hui que j’ai senti leurs coups sur chaque millimètre de ma peau. Il suffit d’un rien et l’on devient très sensible…

 

J’étais tombé dans un vrai traquenard ; mais je n’ai jamais cru à leur fable d’avoir été trahi. Le fait qu’ils l’aient annoncé dès l’arrestation me fit douter de leur évidente sincérité. Ces gens-là mentent toujours, par habitude et par nécessité. Tout comme ils ne m’ont jamais cru quand je leur avouais que je n’y étais pour rien. C’était de bonne guerre… Mais c’était vrai. Le groupe en question, je ne savais qui ils étaient, combien ils étaient. Tout ce que je savais, je l’avais lu hilare dans la presse. Des dizaines de kilos, voire des centaines, avaient propulsé la voiture blindée – certainement une Mercedes, ou une Cadillac de plusieurs tonnes – sur le sommet d’un immeuble… J’avais beaucoup ri. On n’avait pas trouvé grand-chose des restes à enterrer en grande pompe. Une grenade n’aurait certes pas suffi, et ainsi, à presque quarante ans de distance, Grenade et Séville se trouvaient vengées…

 

Le médecin-chef n’était pas là… En vacances, ai-je cru comprendre à l’air agacé du chef de compagnie qui me surveillait à chaque instant. J’allais lui gâcher son week-end avec sa maîtresse aux Baléares ? Dans les couloirs, les hommes en uniforme devaient se taire, n’échanger aucune paroles, ni marcher avec leurs bottes ferrées, ni fumer surtout. Ils restent droits et muets. Ils doivent souffrir ; cela se voit à leur visage noir, éteint. Il ne faut absolument pas Le déranger ; l’infirmière en chef l’a dit à voix très basse ; Il avait réussi à s’endormir, malgré le goutte-à-goutte et l’intubation.

Moi, c’est drôle, je vais de mieux en mieux et attend serein le verdict du médecin quand il rentrera ; si seulement il pouvait prendre trois semaines de vacances car j’ai l’intime conviction que mon destin est scellé au Sien.

 

Cette nuit, j’ai rêvé que je prenais dans le cœur de ma main un oiseau mort. Il était de profil. Il n’avait pas de corps, uniquement une tête rasée. Le bec large ouvert décelait un immense abcès de pus. Ma main se trouvait reliée à son corps par une salive blanche, un lien en quelque sorte… Le cauchemar m’a poursuivi toute la nuit et même la journée. J’aurais voulu marcher, mais attaché je n’ai pu faire le moindre mouvement ; cela devient lassant alors que je n’ai plus mal depuis deux jours, déjà…. Je vais même de mieux en mieux. Je peux rouvrir un œil, les lèvres ont cicatrisé. Seul le cartilage de mon nez écrasé me fait horriblement mal, surtout lorsque qu’une mouche vient se délecter de la morve et du sang mélangés.

 

Dans mes rêveries solitaires, alors que deux gardes sont assis sur la gauche et la droite du lit, une course dans le couloir et deux ordres secs et précis m’ont soudain réveillé. Un des gardes a regardé l’autre et a soulevé inquiet ses paupières.

-         No sé, José… lui a-t-il répondu.

Tant qu’Il tient, je peux respirer tranquillement…

 

Mais le médecin est revenu de son week-end, de ses congés ou de son rendez-vous amoureux. Il a la beauté et l’assurance de la jeunesse ; il est plus jeune que moi. La visite s’est déroulée entre nous, il a exigé auprès des autorités de pouvoir exercer normalement son métier. De toute façon, le cabinet n’a qu’une porte, pas de fenêtres. L’ombre des gardes au travers de la porte vitrée a masqué le jour.

-         Vous allez mieux ?

-         On fait aller... et Lui ?

-         Je ne pensais pas que Son sort vous intéressait, ou vous préoccupait…

-         C’est-à-dire, dans le contexte présent, comme disent les technocrates, j’ai l’impression que mon sort est particulièrement attaché au Sien, sans jeu de mots… Vous me comprenez ?

-         Je crois. Mais vous l’avez cherché.

-         Je suis innocent, tout comme Lui est coupable !

-         Ecoutez, je ne suis pas là pour faire de la politique. D’abord, vous avez un cœur de bébé ; vous n’avez pas fait de crise cardiaque. Secundo, je vais vous prescrire une radio de l’estomac, je suis convaincu que vous n’avez qu’une hernie hiatale. Ce n’est pas grave, ça ne s’opère pas et c’est irréversible.

-         Comme la mort…

-         Ou la vie…

-         Oui, c’est selon la position stratégique où l’on se place, dis-je avec une évidente douleur à l’âme. Je me rendis compte que ma langue incisée me faisait prononcer certaines syllabes avec un inévitable effet comique.

Tant qu’Il vivra, je vivrais, fis-je sentencieusement.

Le médecin ne parut pas convaincu en me prenant la tension, ce qui me plongea dans un soudain état dépressif.

-         Et si vous m’opériez, lui demandai-je presque en criant?

Il me regarda absent, sachant très bien où je voulais en venir. Dans la course contre le temps et la mort, j’étais en meilleure position que Lui.

 

Un homme en blouse blanche entra précipitamment dans la pièce et son incursion me fit peur… Il dit quelque chose à l’oreille de son collègue. Ils échangèrent une rapide conversation et se tournèrent dans le même temps pour m’observer.

Malgré les soins, les médecins américains, les nouveaux médicaments, je compris qu’Il n’était pas encore parti… officiellement s’entend. Le toubib me donna d’un geste franc et avec un regard joyeux le document officiel que je pus lire en un souffle :

 

Le Caudillo a été rappelé à Dieu ce 20 novembre 1975 à quatre heures du matin emporté par la maladie de Parkinson, avec cardiopathie, ulcère digestif aigu et récurrent, avec hémorragies abondantes et répétées, péritonite bactérienne, insuffisance rénale aiguë, thrombophlébite, broncho-pneumonie, choc endoxique et arrêt cardiaque.

 

Mais dans leurs yeux grands ouverts, je sus en ce 19 novembre à 20 heures que j’étais condamné ; avant Lui. Comme si j’allais expier Ses crimes innombrables, comme si je devais payer ce que je ne savais pas et pour ce que Lui détenait dans les entrailles de son cerveau malade, débile et définitivement éteint.

 

Dans leurs yeux, en effet, je vis le possible nœud du garrot.


 

 

 

Cette nouvelle est parue dans la revue CCAS Infos, dans le n° de novembre 2005.

 

 

 

 

Hasard objectif : André Thomas des éditions Tribord me dit que cette nouvelle ressemble à l’histoire de Manuel Blanco Chivite, directeur des éditions Vosa à Madrid et premier éditeur du Cours accéléré d’athéisme traduit chez Tribord  ; condamné à mort sous Franco, il a bénéficié d’un sursis médical et a enterré le Caudillo…

 

 

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 12:28

La traque d’Echallon


« Il y a dans ce monde nouveau tant de gens

Pour qui plus jamais ne sera naturelle la douceur

Il y a dans ce monde ancien tant et tant de gens

Pour qui toute douceur est désormais étrange

Il y a dans ce monde ancien et nouveau tant de gens

Que leurs propres enfants ne pourront pas comprendre

 

Oh vous qui passez

Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs »

 

Louis Aragon - Chanson pour oublier Dachau

in Le nouveau Crève-coeur

 

 

I


                                   Il pleuvait. Une pluie violente secouait des sapins les restes des brouillards d’hiver. Une brume en dentelles harcelait et enveloppait leurs branches rendant la forêt encore plus sinistre. Il pleuvait toujours. Il pleuvait depuis tant de jours. Depuis le moment où les journées se sont allongées, petit à petit, chaque seconde gagnée sur l’interminable hiver ; pour finalement retarder la première heure de la nuit conquise, jusqu’au 15 août prochain, dans six mois, en attendant le lent retour de l’ombre sur les crépuscules rougeâtres des fins d’été. L’on se dit parfois que la nature, qui a horreur du vide, est une étrange métaphore de la vie des hommes.

Pour l’heure, les jours pluvieux grandissent dans une atmosphère de déluge et de débordement des torrents qu’il est difficile de se rappeler la lumière du soleil. L’hiver fut long et ennuyeux, comme l’inaction qui avait pesé de tout son poids sur des hommes en hibernation, assommés de jeux de cartes stupides et de mauvais vin, qui chauds, font souvent d’excellents somnifères.

Avec le printemps et les beaux jours en perspective, la chasse allait bientôt recommencer. Les opérations, les sabotages, les marches pour aller au ravitaillement et améliorer l’ordinaire en manœuvrant les stens sous les yeux de paysans convertis sur-le-champ à la bonne cause ; et les missions punitives afin d’éradiquer les traîtres et d’empêcher que la propagation du virus de la délation ne se développe chez ceux qui ne demandent qu’à être tentés ou qui admettent tous les pouvoirs, l’ordre nouveau sans oser dire non.

 

                                   Ce jour-là, ce fut un vrai déluge, annonciateur de la fin des giboulées printanières. Le mur d’eau annonce cette fois-ci la fin de l’hiver. Derrière le voile gris des nuages se profile enfin la vague des couleurs bleues. Il ne manque plus que l’astre rouge pour dessiner à l’horizon le fier drapeau du Front national et républicain.

 

                                   L’homme, assis sous les sapins à son poste d’observation, une sten sur les genoux, aime ces changements instantanés du ciel et l’annonce de jours meilleurs. En d’autres temps, en d’autres lieux peut-être, il aurait pu admirer à loisir les mutations rebelles des saisons et les martèlements des corps qui sommeillaient depuis de trop longs mois, rompant ainsi bruyamment la monotonie hivernale ; il lui semble que ce mouvement sera irréversible, pour toujours.


II


                                   Une neige mêlée d’eau s’écoule doucement des épines de sapin en gouttes froides qui ont fini par tremper l’homme ; il courre depuis un bon moment déjà dans les bois ; il saute les fougères en évitant les plaques de neige encore verglacées et les failles devinées dans le rocher calcaire couvert de feuilles mortes. C’est là les derniers vestiges d’une ère sauvage révolue ; la montagne usée à coups de millénaires et les forêts imprenables ont dû succéder à des pics vertigineux devenus vieux de plusieurs millions d’années.

 

                                   Il court et il s’en veut. De s’être endormi ; enfin assoupi. Il n’a entendu que bien trop tard le convoi approcher. Et immédiatement la fuite après avoir abattu, à trente mètres à peine, l’ombre qui décrochait son fusil de l’épaule, tout aussi surpris de se découvrir mutuellement ;. Son instinct d’animal terré depuis ces longs mois l’avait sauvé. A temps ! Il se dit au moins que les autres ont dû entendre la rafale. Il a rempli sa mission ; il les a sauvés.

 

                                   En courant, il s’imagine fuir au travers de torrents de lave et d’animaux géants, qu’il a tant de fois vus au Muséum d’histoire naturelle du Jardin des Plantes, à Paris. Mais cela remonte à si loin qu’il se souvient à peine des salles et du parquet poussiéreux. Il se dit, finalement, que cette époque ressemble étrangement à ces tableaux imaginaires et lointains et que la barbarie savamment orchestrée avec le mépris affiché de l’existence humaine est devenue la règle d’or de ces années de larmes et de sang.

 

                                   Dès les premiers mètres, la course lui a brûlé les poumons et la gorge. Sa bouche est étonnamment sèche et il ressent l’amer goût du sang de ceux qui n’ont que peu d’entraînement. Mais il a rapidement trouvé son rythme. Et son corps s’est habitué à l’effort, tout comme depuis deux ans déjà, il s’est habitué aux privations, aux nuits blanches, à la peur qui sans cesse serre au ventre, aux assassinats aussi, aux embuscades et leur simulacre de jeux de guerre enfantins où il faut être absolument le gagnant, aux nuits passées seul par terre, généralement dans des caves à charbon ou des greniers glacés, avec pour compagnon d’infortune, le plus souvent des étrangers qui, comme lui, n’ont plus rien à perdre. Puisqu’ils ont tout perdu. Puisqu’on lui a tout pris.

 

                                   Il faut tenir car la course dure déjà depuis un bon moment, les foulées succédant aux enjambées dans un rythme saccadé, proche parfois de la lenteur, tant cette allure paraît naturelle au fugitif qui pénètre plus avant dans les sous-bois, veillant à maintenir une direction la plus droite possible, pour ne pas perdre du temps, et surveillant à la fois le relief pour ne pas se faire piéger par une combe ou un obstacle naturel infranchissable, des buissons touffus, dont le détournement peut favoriser l’approche des poursuivants. Il court contre les éléments, contre les autres qui n’attendent que de l’avoir dans leur mire, et contre lui-même, maugréant, soufflant, rageant de sa bêtise, placé soudain sur le fil du rasoir, par malchance ; destin tragique d’un gibier promis à la potence, partenaire involontaire d’un combat anonyme, déloyal, et absurde se dit-il : courir comme un forcené au travers d’une forêt de sapins énigmatiques. Il y a très longtemps que les bûcherons n’ont pas fait de coupes pour éclaircir les bois.

 

                                   Il se dit soudain que s’il arrivait à se perdre, il arriverait éventuellement à perdre ses assaillants... Cela le fait sourire, cette vague d’espérance, à la pensée qu’il suffirait d’un rien pour qu’il redevienne chasseur. Il se souvient que, d’habitude, dans cette situation, il ne fait pas de quartier.

 

                                   Son souffle se régule. Son rythme cardiaque devient plus harmonieux. Il n’a plus peur. Enfin, il a moins peur ; l’angoisse de la mauvaise surprise se fait moins ressentir. Les mètres avalés le rassurent. Il se dit qu’il sera un autre homme après ce réveil cauchemardesque. C’est alors qu’en lui, au plus profond de son être, s’inscrivent les vers d’Aragon :

                                   Là où je meurs

                                   renaît la patrie

 

                                   Son souffle, une vapeur dense le poursuit, au fur et à mesure des mètres franchis par sa course qui suit les cadences de sa respiration. Il craint que ce souffle ne permette de le repérer et que ses poursuivants n'aient qu'à suivre ces traces évanescentes pour enfin le cueillir. Cette pensée enfantine le fait sourire. Quand il était petit, il était persuadé que personne ne pouvait jamais s'échapper dans ces pays neigeux, où les traces menaçantes du passant sont irrémédiablement inscrites dans le sol, avant qu'une nouvelle neige fraîche vienne tout recouvrir.

 

                                   A la pensée de ce lointain souvenir, il grimace ; on lui a toujours dit que dès que la vie toute entière, la petite enfance, l'adolescence, ces domaines conquis apparemment à jamais par l'oubli, se remémorent, cela signifie généralement une fâcheuse issue. Il se retourne alors brusquement, bien qu'il s'était promis de ne pas perdre du terrain à regarder constamment derrière lui. Il ne fait pas attention à ses assaillants, mais il remarque que la buée de sa respiration s'évanouit au bout de quelques instants dans cette course contre lui-même. Avec les gouttelettes qui s'écrasent sur son visage, il est obligé de fermer les yeux, ne sachant si c'était l'eau ou la sueur qui est la cause de ses désagréments.

 

                                   C'est à ce moment qu'il chute lourdement, sa godasse prise dans une souche de sapin émergeant à peine de terre. Il se relève instinctivement, mais une atroce douleur à la cheville droite lui donne immédiatement la nausée. Il serre les dents jusqu'à se faire mal. Et il reprend sa course, avec cette douleur à l'âme et celle intolérable à la cheville. Il se sent alors perdu, pour la première fois depuis ces longs mois de combat.


III

 

                                   Il pense à sa chance qui ne l'avait jamais quitté jusqu’ici, même lors des moments cruciaux. Dans sa marche rapide, les cris des autres se rapprochent soudain. Il est maintenant plus attentif aux anfractuosités du sol mais il sait qu'il perd peu à peu l'avance qu'il a acquise depuis le départ de l'embuscade. Parfois des branches craquent devant lui, à deux mètres environ au-dessus de sa tête, et s'effondrent dans un fracas de copeaux, d'éclats orangés et d'épines. Il réussit à éviter ces chutes, et il se voûte afin de ne pas être touché par la prochaine rafale.

 

                                   Il ne veut pas être pris. Malgré la trahison certaine qui ouvre cette sombre journée, sa fuite était programmée depuis longtemps. Il n’a pas pris le chemin des braconniers. Il a coupé immédiatement à travers les bois. Il connaît trop l'endroit pour y avoir déjà passer un hiver et deux étés. Il connaît les caches d'armes et de munitions. Il sait où se trouve la caisse de pharmacie, et qui ne sert finalement que pour ceux qui se trouvent en instance du grand voyage. Les blessés n'ont généralement guère l'espoir de s'en sortir. Les gars, avant les opérations, mangent et boivent, pour se donner du courage, un peu plus que leurs maigres rations habituelles, pour mourir au moins le ventre plein. Et l’alcool annihile les dernières craintes de ne pas revenir du combat. Lors de l'attaque du seul convoi militaire qui avait traversé la montagne, un autre parisien, qui avait fait la guerre d'Espagne, lui avait dit le contraire. Trop bouffer et picoler rend le sang fluide et en cas de blessure grave, le blessé n'a aucune chance de s'en sortir. L'expérience du survivant de Guadalajara le convainquit ; et le jour où il reçut une balle de mitrailleur dans le ventre, il survécut, l'estomac vide ; les trois autres blessés moururent, dans les jours qui suivirent, de leurs sales blessures infectées.

 

                                   La forêt est profonde, et jusqu'à environ deux cents mètres plus au nord, il sait que sa course prolonge la route des bûcherons. Ensuite, il n'a plus qu'à franchir un dernier kilomètre pour définitivement disparaître sous les sapins noirs. Il entend derrière lui le bruit des moteurs ; une ou deux motos, une voiture et un camion. Il tente d'accélérer l'allure. Il ne sent plus son pied. Il s'arrête derrière un roc, ramasse de la neige qu'il applique sur sa cheville enflée. Il compte jusqu'à dix, puis repart. Il marmonne quelques mots et prie pour qu'il ne soit pas tombé dans un piège.

 

                                   Il s'imagine un moment dans la peau des assaillants. En uniforme, une mitraillette dans les mains. Invincible, tout puissant. Personne ne pouvant le vaincre. Il a souvent pensé à l'invulnérabilité que donne une arme. Il se voit à la place des chasseurs, quand le but est d'attraper le fuyard et de le descendre. A leur place, il sait qu'il ferait tout pour atteindre l'ennemi pourchassé ; et dire qu'ils fêteraient ensuite, le soir, devant une bouteille, le tableau de chasse et le massacre de la journée.

 

                                   Il se dit que le hasard, en quelque sorte, l'a conduit à cette situation dont finalement dépend sa vie. Il aurait pu se trouver dans l'autre camp. Il a hésité, lorsqu’il a rejoint le maquis, et qu'il a dû obéir à des ordres parfois incohérents, voire absurdes. Certains de ses amis étaient morts, à cause de décisions ou d'absence de décision. Il avait maudit des petits chefs, imposés par une direction régionale trop souvent absente. A la réflexion, il aurait pu rejoindre le camp adverse. puisqu’il fallait choisir son camp. Il valait mieux cela que d’attendre que les mauvais jours passent. Et puis la lassitude et la fatigue avaient annihilé toutes ses résistances. Il ne veut plus réfléchir. Puisque la souffrance est son lot quotidien, s'en priver revient quelque part à mettre en cause sa vie, ses choix, ses illusions et peut-être ses doutes.

Depuis très longtemps, il est vaincu. La vie l’a vaincu. Les gens, les circonstances et la lâcheté humaine ont fait le reste.

 

                                   Une peur soudaine et inexpliquée lui tient au ventre. Il redoute que sa vieille blessure ne lui joue une mauvaise surprise. Il serre les dents le plus fort qu'il peut. Pourtant, il ne se voit pas du tout en train de baisser le pantalon, là, sur-le-champ. Il continue à avancer, à vive allure. Il lui faut juste atteindre la lisière de la forêt ; mais avant, traverser une clairière, franchir une colline, puis de nouveau un champ. Et les bois, tout au fond, qui l'absorberont. Il veut soudain se fondre aux branches, à la mousse et à l'humus. Les autres ne pourront jamais le rattraper.


IV

 

                                   Mais il sait qu'il lui faudra faire vite. Franchir le dernier champ à découvert. Courir pendant quelques centaines de mètres, sans s'arrêter, ni se retourner. D'une traite. Il n'y a pas d'autre issue. C’est sa dernière chance. Car la route s'arrête soudain au bord de la clairière. Avant l'abîme des arbres. L'inconnu pour cet ennemi tenace qui le veut à son tableau de chasse.

 

                                   Il se prépare déjà, en imaginant les enjambées qu'il lui reste à faire, en raccourcissant la foulée, lorsqu'il montera la colline. Il s'interdit de penser à sa cheville, à la douleur lancinante qui lui fracasse le cerveau. Il pense à l'accélération de la descente qui va l'aider. Il se met à redouter que le sol ne soit gorgé d'eau. Mais si c’est le cas, les véhicules ne pourront assurément plus le suivre. Il abandonnera là ses poursuivants et videra son chargeur sur eux, faisant mouche à chaque fois, comme à la foire, ou dans les derniers westerns qu'il a vus à Paris, il y a bien longtemps. Une éternité.

 

                                   Il se retourne une seconde fois, au moment même où une rafale l’atteint et le précipite violemment à terre. Il se sait touché mais se relève immédiatement et repart, plus vite, tout droit. Ce qui avait traversé son esprit s’est finalement produit. Si des fantassins l'avaient suivi à pied, pour ne pas risquer de perdre sa trace, le camion l’a suivi par la route en longeant la forêt, avançant péniblement sur le chemin enneigé et verglacé. Son allure lui a toutefois permis de le rattraper, puisque le mitrailleur l’a mis en joue, avant qu'il ne soit définitivement protégé par la forêt.

 

                                   Des cris le tirent de sa torpeur. Les hommes à pied avancent en tirailleur. S'il était encore hors d'atteinte il y a quelques instants, ils tirent maintenant dans sa direction. Une dizaine de types sautent aussi du camion et se déploient.

 

                                   Il se voit soudain impuissant ; comme d'habitude, il a perdu cette partie d'échec, lui qui à chaque fois se faisait avoir, même par les novices...

                                   Pour se couvrir, il sort une grenade, la dégoupille et la jette de toutes ses forces. Il voit plonger à terre ses assaillants les plus proches. Les quelques secondes gagnées lui permettent d'avancer encore et encore. L'explosion le rassure sur la fiabilité du matériel anglais. Puis une très longue rafale le poursuit jusqu'à l'orée du bois.

 

                                   A bout de souffle. Il se jette sous les branches des sapins les plus basses et à la fois les plus lourdes, qui touchent presque le sol, et rampe derrière un tronc formidable, forteresse de bois et de racines dans lesquelles il arrive à se lover. Il passe délicatement la main contre le bois, comme une ultime caresse, et plaque sa paume contre un flot de résine odorante à la couleur de miel. Il la lève lentement et la pose sur sa bouche et sa langue. Son masque ne tressaille même pas.

 

                                   Mais le haut-le-cœur ainsi provoqué lui rend subitement conscience et lui permet de saliver. Il n'ose pas regarder sa blessure.

Il se touche le flanc gauche et sait exactement où se trouve la plaie ; celle-ci ne saigne pas trop. Une balle l’a traversé de part en part. Il sourit en pensant à son camarade espagnol. Il penche la tête de côté et voit une vingtaine de rats noirs arriver prudemment, le dos courbé, le béret branlant pendant que le camion, de la route, déverse une pluie de balles sur le mur de branches.

 

                                   Durant un instant de silence, il lève les yeux vers le ciel, au nord, pour apercevoir le ciel pour deviner le temps qu'il va faire demain, comme sa grand-mère le lui avait appris, quand il était petit. Il remarque, après cet effort, qu'il n’a plus mal. Il se met alors à pleurer, sur lui-même, sur ses parents et ses proches. Il fait le deuil de sa liberté, dont il a si peu profitée. Non pas à cause de la douleur. Elle est omniprésente et la souffrance paraît toujours avoir meurtrie son corps et son âme. Il pose sa tête sur un oreiller de mousse humide, pour atténuer les à-coups de la fièvre.

 

                                   Il s'assoupit quelques instants qui lui paraissent une éternité. Il a le sentiment qu'il a toujours appartenu à cet arbre qui le protège et ses jambes ensanglantées sont devenues des racines enfouies sous l'amas de végétaux, avant d'être transformés en terre, avec la fin du dégel.

 

                                   Il tend, droit devant lui, ses bras devenus des branches terminées non pas par des feuilles, mais par ses deux pistolets. Son visage crispé par la douleur ressemble au corps noueux du tronc, et la sueur qui coule sur la boue de son visage trace des veines naturelles. Sa bouche grande ouverte est un trou béant d’où ne sort aucun son.

 

                                   Il prend soudain une poignée de terre et la jette dans la bouche, pour arrêter les cris d'angoisse et de peur qui montent lentement en lui. Il voudrait disparaître sous terre, arrêter le cours des choses et recommencer tout, recommencer tout à zéro, depuis le début, pas seulement depuis la guerre, mais toute sa vie. Il aurait voulu disparaître, vivre en parallèle, être l'observateur consciencieux de ses propres actes, à coté des autres, sans eux, sans parler et ne plus jamais fournir de justification.

 

                                   Il se souvient du jour quand il a levé lentement ses deux mains agrippées à la crosse d'un revolver. Comme dans un rêve, il a maintenant tourné l'arme contre lui-même, le canon traçant dans l'espace un demi-cercle sur la droite. Il a vu le canon noir et huileux suivre cette courbe. Il pense qu'il devrait faire un effort pour changer l'arme de position afin de saisir la détente. Il se voit manier ses doigts, son pouce gauche s'emparant de la détente. Le canon se dirige vers sa bouche et heurte ses dents du bas. Il serre doucement, pour ne pas se blesser, la mâchoire sur le canon. Il soulève un peu l'arme et la fait pénétrer jusqu'au fond du palais. C'est à ce moment qu'il ressentit le goût amer du sang et de l'acier, la seconde balle. Sa langue caresse le métal à la saveur de poudre, de terre et de rouille.

 

                                   Il danse. Dans sa tête. Des pensées sans importance. Sans plus aucune importance. Il se dit qu'il aurait aimé être poète.

 

à la mémoire de mes deux grands-pères, Angelo et Cyrille,

fusillés par la Milice.

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